07/08/2008

Kenadsa : ville d'art, d'histoire et de déboires

Kenadsa : ville d'art, d'histoire et de déboires

par Abdallah Azizi

1ère partie


Malgré les changements profonds qui s'y sont opérés, cette ville du Sud-Ouest du pays demeure encore dans les esprits, avec cet aura d'un passé exceptionnel, d'une brillance qui perdure, rémanente dans la mémoire de ses habitants et aussi dans celle de beaucoup d'autres gens : Algériens, Maghrébins, Européens et autres qui y ont vécu ou qui l'ont connue.

Elle a rayonné spirituellement, culturellement et économiquement sur toute la région pendant presque trois siècles. Mais un rayonnement, sommes-nous tentés de dire, qui aurait été autant resplendissant qu'éphémère et ce, au regard des immenses vicissitudes de l'histoire mouvante des hommes, de leurs racines qui se perdent dans les ténèbres du temps. Ainsi, la Kénadsa d'antan, en quelque sorte, serait-elle cet astre éteint après avoir brillé longtemps, mais dont la lumière continuerait à nous parvenir par une mystérieuse illusion d'optique, parce que la distance qui nous sépare, se mesurerait en années-lumière. Autrement dit, il nous est resté et continuent à nous parvenir encore des restes, parfois des bribes de cet éblouissant et étonnant passé, parce qu'au demeurant, il n'est pas si loin de nous.

Après un déclin évident, Kénadsa continue aujourd'hui à vivre « sur ses lauriers », un peu à l'instar - mais à sa petite échelle - de la civilisation arabo-musulmane dont les irréductibles tenants, ne se lassent pas de nous seriner son glorieux passé, histoire de nous dire (de se dire surtout), que «nous avons été intelligents et que, si nous l'avons été, c'est que nous pouvons encore l'être de nouveau». Malgré quelques tentatives louables mais néanmoins dérisoires, Kénadsa essaie, tel le phénix de la légende, de renaître de ses cendres, de retrouver ne serait-ce qu'une petite partie de son lustre d'autrefois. Le retrouvera-t-elle jamais ?

Des travaux de réfection ont été entrepris pour la restauration - du moins d'une infime partie - du vieux ksar actuellement «ruiniforme» (selon une expression imagée de l'un de nos anthropologues), et ce, par des moyens et des matériaux traditionnels. Cette opération, qui ressemble hélas à un cautère sur une jambe de bois, a concerné la venelle principale, une partie du mur d'enceinte du vieux cimetière, et quelques vieilles maisons de particuliers. Elle a pour mérite d'avoir donné l'illusion d'une certaine résurrection à un ksar moribond. En effet, les alentours des deux vieilles mosquées connaissent une certaine affluence surtout pendant les jours des fêtes religieuses. C'est une population bigarrée qui envahit intermittemment ces venelles, en quête de baraka et de bénédictions du premier Patron de la ville d'abord (Sidi Abderrahmane) mais surtout celles de son « nouveau et grand Patron » : Sidi Mhamed Ben Bouziane, enterré avec certains de ses proches dans sa propre mosquée. Hommes, femmes et enfants défilent devant les cénotaphes en bois sculpté (darabiz, au singulier derbouz) dressés sur les sépultures des défunts. Dévotement, les quêteurs de baraka défilent toute la journée devant ses monuments funéraires souvent couverts de satin vert, touchent les tentures et y déposent de pieux baisers. Si les travaux de restaurations des constructions urbaines n'ont pas donné les résultats probants que leurs promoteurs souhaiteraient, fort heureusement, dans d'autres domaines, celui de l'art notamment, il y eut quelques réussites tangibles. Ainsi, l'on peut citer un renouveau certain dans le domaine des musiques traditionnelles et liturgiques, et aussi dans d'autres disciplines culturelles (bibliophilie par exemple). Le groupe musical « El Farda », après beaucoup d'efforts et de recherches, a pu sauver et remettre au goût du jour, une partie du répertoire de la musique classique kénadsienne, composé essentiellement de vieilles qassidat du cru et aussi celles communes à toutes les vieilles villes du Maghreb. Mais hélas, beaucoup de ces vieilles qassidat kénadsiennes ont été perdues à jamais. Ce groupe (El Farda), que les festivals de musique populaire ont fait connaître aux Algériens et au monde depuis quelques années, remporte succès sur succès et est aujourd'hui connu sur la quasi-totalité du territoire national et en dehors de nos frontières. Il a représenté le pays, dans plusieurs tournées à travers toute la France lors de « l'Année de l'Algérie en France ». Sur le chapitre des manifestations culturelles, il a représenté l'Algérie au Canada, au Maroc, en Libye, en Tunisie et dans diverses autres villes du Moyen-Orient et du monde. Autre particularité de ce groupe, il est capable de passer sur scène avec une faculté époustouflante d'un registre musical, d'un style à un autre : du classique maghrébo-kénadsien aux variétés les plus diverses tel le gnaoui, le issaoui, le saharaoui etc. Autrement dit, il excelle aussi dans les variétés, ceci avec des intermèdes animés de « taqtoqate » à subjuguer littéralement le public le plus exigeant.

Ce n'est pas un hasard si, cette année, ce sont les dirigeants du groupe «El Farda» qui ont été chargés par la ministre de la Culture Khalida Messaoudi, d'organiser le troisième Festival national de la Musique «Gnaoui» à Béchar. Donc, pendant plusieurs jours, des groupes venus des quatre coins du pays se sont produits sur la scène du cinéma « Le Municipal » de Béchar. Le Groupe «MEDJEBER» de Kénadsa a eu le premier prix. Nous voudrions signaler particulièrement la monter en puissance de ce groupe que l'avenir ne manquera pas de consacrer dans ce style. En effet, MEDJEBER, un artiste confirmé, qui est passé de la variété à un style « Gnaoui » qu'il a beaucoup « trituré » pour obtenir des compositions heureuses. D'ailleurs, il refuse cette appellation de « gnaoui » qui, dit-il, nous vient de l'étranger et lui préfère le « Diwane », à Kénadsa on dit aussi « Lembita ». Le mérite de MEDJEBER est d'avoir introduit dans ce style (Le Gnaoui) qui se joue sur l'échelle pentatonique, le limitant à cinq notes, des variations qui font appel à l'échelle heptatonique (sept notes) avec des gammes (makamat) arabes : cette osmose des genres donne une musique originale où tous les modes nationaux peuvent se retrouver harmonieusement.

LE PETIT MEDJEBER

Le «petit MEDJEBER» (Abdelhak) est ce gosse qui a surpris et ému l'Algérie entière et fait couler aussi beaucoup de larmes d'émotions « dans les vingt-deux pays arabes » (selon Mme Khalida Messaoudi), en déclamant un poème sur la tragédie du Liban dans une mise en scène grandiose, télévisée, de Farid Ouameur... C'était lors de l'ouverture de « l'Année d'Alger Capitale de la Culture Arabe» à la salle - coupole du complexe sportif Mohamed BOUDIAF à Alger. Chez les MEDJEBER, la musique relève d'un atavisme qui se transmet de génération en génération. Le grand père de l'artiste actuel qui s'appelait aussi MEDJEBER était le Maître incontesté du «Diwane de Kénadsa ». Notre artiste a donc de qui tenir. Enseignant de son état, il travaille la musique avec ces deux jeunes enfants Abdelhak (15 ans) et Abdelaati (20 ans) et s'adonnent à des créations et arrangements stupéfiants. La transmission de l'héritage ancestral est garantie.

UNE JEUNESSE EN EFFERVESCENCE

Des jeunes, animés de bonne volonté, s'échinent ainsi à souffler sur une braise que recouvre l'épaisse cendre du temps, afin de faire rejaillir la flamme d'un riche patrimoine qui ne finit pas de dépérir : ce défi est en train d'être relevé. En effet, la jeunesse ne doit-elle pas, non seulement assimiler tout ce qu'a créé la vieille culture, mais élever la culture à une hauteur nouvelle, inaccessible aux gens de la vieille société ? La culture ne peut être ce mimétisme répétitif « des anciens » mais chaque fois, un nouveau point de départ d'une nouvelle aventure humaine qu'anime le génie créatif.

Tous ces efforts méritoires ne gagneraient-ils pas d'être sérieusement encouragés non seulement par les pouvoirs publics et la société civile, mais aussi par tous les «Amis de Kénadsa» : il s'agit d'un patrimoine national en péril.

LES «SALEFS»


Cette ville a donné le jour à des écrivains, voire à des penseurs contemporains de grand renom aujourd'hui. Et là, nous pensons particulièrement à Pierre RABHI, auteur de plusieurs livres sur l'agriculture «bio» et qui passe pour être le père de «l'agro-écologie». Il est l'inventeur du concept «Oasis en tous lieux» et le concepteur de nouvelles techniques agricoles qui sont expérimentées dans le monde entier, notamment dans les pays en développement et aussi dans des pays européens.

Il est classé parmi les « maîtres à penser » les plus importants de ce temps, qui réfléchissent au salut de l'Humanité toute entière.

Connu pour ses farouches positions de défense de la nature, il a été candidat sur ce registre à la magistrature suprême en France en 2002, contre Chirac. Il est également auteur de romans et bien d'autres oeuvres traduites en plusieurs langues.

Il y a également Mohamed MOULSEHOUL (Yasmina Khadra), qui a griffonné il y a quelque temps, sur un vieux registre d'un petit musée local ces quelques mots «Kénadsa tu m'as oublié». C'est très touchant, mais apparemment, on oserait à peine penser à celui qui semble avoir oublié l'autre et qui ne serait pas, précisément, celui auquel on pense ?

Sont également natifs de Kénadsa d'autres écrivains et journalistes, aussi bien d'expression arabophone que francophone. Parmi ces derniers, l'on peut encore citer Rabah SBA anthropologue, journaliste et écrivain, Malika MOKADEM, néphrologue et romancière dont la notoriété n'est plus à faire.

Et bien d'autres qui nous excuseraient de ne pouvoir les citer tous surtout ceux qui écrivent en arabe qui sont beaucoup plus nombreux, poètes, écrivains, dramaturges et journalistes...

Robert LAMOUREUX a travaillé dans les mines de charbon de Kénadsa dans les années quarante : il avait fait connaître dans une vieille chanson, le fameux « train du désert », qui emmenait les hommes et le minerai noir de Kénadsa jusqu'à la Méditerranée. Quant à Isabelle EBERARHT, elle y passa un long séjour à la fin du 19ème siècle. Faut-il croire que la douceur des jardins ombragés de la palmeraie kénadsienne et « la recherche de l'absolu » aient inspiré à cette aventurière, son fameux livre intitulé «dans l'ombre chaude de l'Islam» qui a fait sa réputation ? Enfin, on ne peut désormais évoquer Isabelle EBERARHT sans citer le nom de Mohamed ROCHD KEMPF, un Algérien d'origine alsacienne, certainement un des meilleurs spécialistes de l'écrivaine et écrivain lui-même. Il s'est converti jeune à l'Islam à Kénadsa où il a enseigné et passé une bonne partie de sa vie.

UNE «BIBLIOTHEQUE - MEMOIRE »


Dire d'une bibliothèque qu'elle est « mémoire » est un pléonasme, le livre étant « mémoire » par excellence. L'homme, « turlupiné » par l'idée de la mort, a de tout temps essayé de marquer son passage sur terre, façon de « s'immortaliser », par diverses créations laissées à la postérité. Les gravures rupestres et autres peintures dans les grottes, les monuments funéraires de la préhistoire ont marqué la naissance de l'art et partant de la culture. Lorsque l'homme a découvert l'écriture, il est passé à un stade supérieur de son existence : l'écrit a, dès lors, primé le symbolique. Il est devenu alors possible de cumuler le savoir humain de façon illimitée de génération en génération. Les grandes civilisations sont nées. A partir de l'écrit. TAHIRI Mbarek a réalisé un inestimable travail de fourni. De la maison de ses ancêtres il a fait non pas une bibliothèque originale, mais une bibliothèque qui se veut la mémoire d'un ksar, d'une société, d'une certaine culture, d'un groupe humain, d'une ville : Kénadsa. Une sorte de musée du vieux manuscrit local et d'un ensemble de reliques inhérentes à un monde disparu ou en voie de l'être. Il s'agit aussi « d'un centre de traductions et de recherches », où se côtoient le moderne et l'ancien, où le micro-ordinateur coudoie la traditionnelle planche coranique...

En fait, par des aménagements judicieux, la vieille et grande maison kénadsienne a été transformée en un mini complexe constitué par un enchevêtrement de salles et de couloirs anciens où la surprise et l'émerveillement attendent le visiteur à chaque tournant, à chaque porte qui s'ouvre devant lui. Des rayonnages offres à la vue quantité de manuscrits et de livres les plus divers, au voisinage d'objets insolites que rehausse le charme d'un décor d'une rusticité bien oasienne. Sidi Mbarek, jeune professeur de génie civil, a rassemblé en ce lieu historique, toutes ces merveilles que l'on peut voir, consulter, enrichir par d'autres apports. Sur les murs on peut voir les portraits et photos des imams, oulémas et personnalités qu'a comptés Kénadsa depuis que l'art de la photographie existe. Une grande salle centrale, recouverte de tapis, invite au recueillement et à la méditation. L'association « ELKENDOUSSIA pour la sauvegarde du patrimoine » y organise des conférences-débats mensuelles animées par des universitaires du cru. On y échange idées et opinions autour d'un verre de thé à la menthe, accompagné de cacahuètes grillées ou quelques friandises gracieusement offertes par le maître de céans.

2ème partie


Là où il y a de l’eau, il y a la vie. Le hasard de la géographie et du relief ont fait naître Kénadsa en un lieu où l’on s’attend le moins à trouver une ville. C’est bien en retrait du pied de l’Atlas saharien, à un endroit où celui-ci enjambe la frontière algéro-marocaine, précisément, dans le fameux triangle ouvert de «l’y grec» formé par les deux oueds du Guir et de la Zouzfana; ces deux cours d’eau miraculeux, qui ont donné naissance à la vallée de la Saoura, immense palmeraie qui s’étale sur des centaines de kilomètres, du «joyau» de la région qu’est l’oasis de TAGHIT jusqu’au TOUAT-GOURARA en longeant l’Erg occidental : un «boulevard» interminable de palmiers (cf. «BECHAR : la Saoura, la plaine du Guir ou l’illusion perdue d’une Californie algérienne»/ Abdallah AZIZI, le Q.O. des 3, 4 et 5 juin 2007).

A l’origine, c’était une petite oasis quelconque comme il y en a tant d’autres au Sahara, nées à la faveur d’une source vive ou d’un oued. Selon la tradition, elle portera plusieurs noms. L’avant-dernier est «La’wina» (la petite source), pour devenir définitivement, mais néanmoins il y a trois siècles : «El Kanaadissa» ou KENADSA (selon l’appellation française) ou «Laknadsa» dans le langage courant. Pourquoi ce changement de nom ? Cela s’est produit à un moment décisif de l’histoire de cette oasis. Mais, il n’y aura pas eu que cela : en changeant de nom, elle va aussi changer de «statut» de par les changements profonds qu’elle va subir non seulement sur le plan culturel mais surtout sur le plan socio-économique. En effet, au départ, rien ne destinait la petite localité d’origine à une telle brillance, si ce n’est le retour au pays de ses ancêtres, après de longues pérégrinations d’études et plusieurs pèlerinages à la Mecque, du Saint homme Sidi M’hamed Ben Bouziane. En effet, après être revenu dans sa famille, l’homme, précédé d’un charisme extraordinaire et doté d’une énergie débordante, va fonder sa zaouïa, devenue depuis la célèbre «ZIANIYA ASH-SHADHOULIA. La ville de Kénadsa va désormais se confondre avec sa zaouïa. L’essor fulgurant de cette institution va rejaillir sur la petite oasis de départ pour la transformer en un centre spirituel, culturel et économique incontournable.

Pourquoi le nom de «El Kanadissa» ? Plusieurs interprétations ont été données dont les deux plus plausibles sont les suivantes : dès lors que l’oasis était devenue un important lieu d’études coraniques et bien d’autres sciences religieuses, l’étudiant était désigné par le mot guendouz (un singulier, qui donne au pluriel : ganadiza). D’aucuns pensent que la nouvelle appellation de cette oasis aurait été tirée de ce pluriel, d’où «Elkanadissa. Néanmoins, une autre explication aussi crédible a été rapportée par Abderrahmane MOUSSAOUI , dans sa thèse «Espace, sacré et mémoire : la zianiya : une zâwiya saharienne» (p.3). A. MOUSSAOUI dit ceci: «Appuyant ses allégations par des références étymologiques puisées dans le monumental dictionnaire d’Az-Zoubaydi : Tâdj el-’arûs, M. MERZAK, quant à lui, estime vraisemblable que l’appellation «Kénadsa» soit en rapport avec la qualité de son illustre hôte, le saint Sidi M’hammed b. Bûziyan; car en arabe classique, constate-t-il, qandasa et taqandasa, veut dire faire acte de pénitence et par extension, épouser la voie du tasawwuf « (M. MERZAK, thèse p. 19 rapporté par MOUSSAOUI).

Quant à nous, c’est cette dernière interprétation qui emporte notre adhésion, d’autant plus que Sidi Mhamed s’est donné lui-même ce qualificatif d’EL QANDOUSSI.

Pour la compréhension des profonds bouleversements qui vont s’opérer dans le «chef-lieu» de la zaouïa zianiya, A. MOUSSAOUI, au paragraphe suivant, va nous donner un éclaircissement supplémentaire de l’importance que revêt ce patronyme. Il dit ceci : «En nous attardant de la sorte sur un toponyme, nous ne voulons pas sacrifier à un quelconque rituel, ni céder à un simple plaisir d’érudition, la question est importante parce qu’elle révèle le changement fondamental dans la «fonction urbaine» principale, comme on aurait dit aujourd’hui. En effet, de simple étape caravanière, Kénadsa devient, avec l’avènement de Sidi Mhamed b. Bûziyân, un foyer culturel structurant. A cette fonction principale, s’y adjoindront bientôt d’autres, économiques celles-là, pour faire du modeste ksar de départ, un centre relais incontournable. Ceci explique et justifie amplement l’usage de ce toponyme qui particularisera le ksar, le tirant de l’anonymat où le reléguait une appellation (La’wina) si commune dans ces régions». Ici, il y a lieu de noter la justesse des expressions essentielles « foyer culturel structurant » et sa corrélation « la fonction urbaine » principale qui vont caractériser le « développement » ascendant autant que fulgurant de l’oasis pour l’époque. Dans son évolution et contrairement à ce que l’on pourrait penser, Kénadsa ne bénéficie pas directement des «bienfaits» des deux grands oueds cités plus haut qui «arrosent» la région. Elle se trouve en effet loin à l’Est de la rive gauche du Haut Guir et à une vingtaine de kilomètres à l’Ouest de Béchar, l’actuelle métropole de la région. Mais, il est évident qu’elle a bénéficié, sur le plan socio-économique, d’une telle proximité. Intrinsèquement, le ksar de Kénadsa a pris naissance non pas sur une seule source «La’wina», dont il aurait tiré son éponyme originel, mais sur l’existence de plusieurs sources. Une trentaine. Dans sa thèse précitée, A. MOUSSAOUI a recensé quelques unes avec leurs noms d’origine, qui existent jusqu’à nos jours. Il y a : «Aïn Sidi M’barek aménagée en fontaine publique avec coupole, à mi-chemin entre le vieux ksar et la nouvelle ville, Aïn Dir, Aïn Cheikh, Aïn Oulad Bouazza, Aïn Sid El Hadj El Arbi, Tozzot, Laqbouna, Aïn Oulad Sid El Moufaq, Ayoun (Plusieurs) Oulad Sid El Houcine, Aïn Oulad Ba Moussa, Aïn B. Djilali, Aïn Laqadam Moussa et bien d’autres...

Toutes ces sources, qui ont «fait» Kénadsa, sortent du piémont d’une falaise appelée ici «Barga», composée de roches blanches (de la silice gréseuse) et de sable fin. Ce sable «couve» souvent sous sa masse mouvante ou dans sa proximité, des gisements d’une argile abondante et de bonne qualité, qui fut utilisée par les anciens kénadsiens pour construire leurs habitations et qui donne à leur ksar cette couleur rouge foncé tirant sur le grenat qui le caractérise si bien. En témoignent de nombreuses carrières sous forme de grottes d’où l’on extrayait cette précieuse argile. Une de ces grottes, phénoménale à plus d’un titre, est une énorme cavité dans le versant de la « Barga » invisible au regard de l’extérieur. Elle constitue une curiosité qui attire beaucoup de monde. On y accède par un simple orifice, pas plus grand qu’une porte ordinaire à hauteur d’homme. Cette grotte bizarre est dite «Karkab-Eçtali», «le bruiteur des seaux» (ici seau se dit au singulier çatl et au pluriel eçtaIi) ceci, certainement à cause du bruit que faisaient les seaux métalliques en s’entrechoquant à vide lors du transport de l’argile. A cette excavation insolite, les autochtones ont fini par lui trouver une fonction insoupçonnée : elle servait de dortoir aux gens pendant les grandes chaleurs. C’était au temps où le courant électrique et la climatisation étaient ignorés. Les hommes allaient y faire leur sieste pendant la canicule en amenant avec eux de quoi faire leurs lits et des couvertures. En effet, pendant l’été, quand il fait 45° à l’ombre, à l’intérieur de la grotte il y a une fraîcheur inattendue, à telle enseigne qu’il est nécessaire de se couvrir. Cette curiosité a inspiré des réalisateurs de cinéma qui y ont tourné plusieurs scènes de films dont un sur «Eçhab el Kehf» (les Dormeurs de la Caverne), histoire rapportée par le Saint Coran et relevant du fantastique.

Par ailleurs, il se trouve que la falaise susdite «El Barga» surplombant Kénadsa, est aussi ceinturée d’une couche de roche grise et bleue, carrière naturelle, dont ont été extraites toutes les pierres qui ont servi à la construction des fondations, des murs des maisons du Ksar et à la construction des ses fortifications. La roche blanche (qui a été aussi utilisée parfois dans la construction) a surtout servi à la fabrication de la chaux et du plâtre. Les fours, ayant servi à la production de ces matériaux, sont encore visibles aujourd’hui. Si l’homme a toujours puisé dans son milieu naturel ce dont il avait besoin pour son habitat, l’on peut dire qu’ici, la pierre bleue et grise en question a été utilisée de façon judicieuse voire heureuse. En effet, on peut encore admirer l’harmonie architecturale qui se dégage de certains édifices. Il en est ainsi de certains mausolées de saints, de mosquées et aussi de certains «palais» (dwiriyate) et maisons individuelles : il s’agirait d’un style arabo-islamique orignal qui rappelle à la fois l’architecture iranienne et hispano-arabe tout en gardant sa sobriété, son caractère et son charme oasiens. Quant au minaret de la mosquée de Sidi Mhamed, de forme hexaédrique et de couleur blanche, dépassant par sa hauteur toute la masse ocre grenat du ksar, il est du plus pur style almoravide.

LA BETISE HUMAINE


Malheureusement, la valeur architectonique inestimable de ces constructions est en train de se perdre à jamais et ce, non seulement du fait d’éléments naturels, mais aussi et surtout du fait de l’homme. Il y a l’ignorance, l’inconscience, les négligences et les prédations criminelles. Le ksar de Kénadsa appartient à l’humanité toute entière et est classé «monument historique». A ce titre, il doit faire l’objet d’une attention et d’une protection particulières.

Il arrive aussi, et c’est encore plus grave, que les atteintes à ce patrimoine commun soient le fait de décisions administratives irréfléchies à l’origine de dégâts hélas irréversibles : c’est le cas, par exemple, de la mosquée de Sid El Hadj, vieille de sept siècles, qui a été complètement refaite en béton. Les mausolées de Sidi Abderrahmane et de Lalla Oum Keltoum, construits avec de la belle pierre bleue nue, debout depuis des siècles, ont fait l’objet d’un crépissage au ciment et repeints à la chaux. Ils ont, dès lors, perdu et à jamais leur cachet primitif. N’est-ce pas un crime ? Il est certain que ces deux édifices étaient beaucoup plus beaux dans leur état original sans ce crépissage et cette peinture dont ils n’avaient nul besoin. Voici deux monuments historiques qui ont une existence plusieurs fois séculaire, précipités du jour au lendemain du singulier vers le banal, de la beauté intrinsèque vers une laideur des plus débiles et ce, par la bêtise de responsables « irresponsables ». Avions-nous besoin d’avoir de nouvelles «koubbas» blanches ou vertes supplémentaires quand celles-ci sont légions dans toute l’Afrique du Nord? C’est ainsi que nous avons perdu deux merveilleux joyaux, des oeuvres d’art aux proportions si parfaites, construites pourtant par des gens (ce qui est plus qu’admirable) qui n’avaient ni instruments de précision ni les moyens techniques d’aujourd’hui. S’il ne peut être exigé d’un «bureaucrate» d’avoir des connaissances en matière d’art, ni même simplement d’avoir du «bon goût» ou du discernement pour ce qui est de l’esthétique, il doit être cependant empêché de commettre l’irréparable. Aussi, il ne devrait jamais être permis de toucher à ce genre d’héritage patrimonial sans l’avis obligatoire de spécialistes confirmés dans le domaine.

UN KSAR ORIGINEL


Revenons à la conception même du ksar de Kénadsa. L’observateur avisé qui considère avec un tant soit peu d’attention la configuration et la topographie du terrain sur lequel a été édifié ce ksar, ne manquera pas d’être surpris par le génie ayant présidé à l’agencement et à l’emplacement des divers éléments constitutifs de cet ensemble. En effet, il y a d’une part la falaise « El Barga » qui marque les limites du plateau rocailleux d’Oum Sba, continuation de l’Atlas saharien. Au pied de la dite falaise, émergent toutes les sources d’eau à quelques encablures les unes des autres et qui sont les éléments fondateurs grâce auxquels a pu être bâtie la ville. A partir de la falaise, le terrain repart avec une légère et constante inclinaison qui va se perdre à l’infini dans le sens nord-sud : c’est au début de cette pente douce presque au pied de la falaise qu’a été construit le ksar.

Puis, toujours dans le sens de la pente et immédiatement après le ksar, viennent les jardins qui constituent la palmeraie de Kénadsa. Il paraît évident que c’est la présence de ces sources et la configuration du terrain qui ont décidé les premiers venus à s’installer à cet endroit précis.

En effet, l’eau d’une source donnée est d’abord acheminée par gravitation à l’aide d’un canal souterrain jusqu’à la maison du propriétaire de la source. La maison n’est pas bien loin généralement. Quand elle arrive dans la maison, l’eau est presque à fleur de sol. A l’intérieur, le canal continue son chemin soit à ciel ouvert soit en souterrain jusqu’au patio central de la maison. Là, le précieux liquide est recueilli dans un petit bassin aménagé à cet effet. Ce bassin sert à stocker - toujours en permanence - une certaine quantité d’eau pour l’usage domestique et cultuel de la famille. L’eau est ainsi disponible à tout moment de la journée ou de la nuit. Cependant, le surplus d’eau, qui se déverse en permanence dans le dit bassin par un système de dénivelée, est acheminé à l’aide d’un autre canal vers l’extérieur de la maison et ce, toujours par gravitation. Au sortir de la maison, l’eau est souvent recueillie immédiatement dans un autre grand bassin à l’air libre (Sarij ou Sahrij ou majen) qui se trouve, comme de juste, dans le jardin du propriétaire. Plus le propriétaire est aisé, plus l’étendue de son jardin de « plaisance » et de cultures vivrières est grande. Les jardins s’étendent dans la continuité de l’inclination du terrain. Ainsi, l’arrosage se fait toujours par gravitation de l’eau coulant dans le sens de la pente naturelle, avec des aménagements qui permettent un arrosage complet du jardin. Par ce système ingénieux, il n’y a donc besoin ni de pompe ni d’un quelconque mécanisme pour puiser l’eau : il suffit de bien l’orienter. Ainsi, les gens avaient «l’eau courante» (dans le vrai sens du mot) et dans le figuré et ce, depuis des siècles. En outre, ils disposaient de leurs jardins à proximité de leurs demeures. Faut-il croire qu’il faisait indubitablement bon vivre dans ces jardins ombragés, denses et humides, dans une contrée où la sécheresse et le soleil sont en période de canicule, d’une cruauté à peine supportable. Et l’on ne peut que comprendre Isabelle EBERRARDT, d’avoir été « ensorcelée » autant qu’inspirée par ce coin de paradis terrestre, pour écrire « Dans l’ombre chaude de l’Islam ».

Une source peut appartenir à une seule famille où à plusieurs propriétaires (cas d’héritage et/ou en propriétés successorales indivises). En fait, ces sources sont souvent la propriété des seules grandes familles de Kénadsa, les premières installées sur le site. Lorsque la source appartient à une seule famille, l’eau arrive dans la maison de cette famille, puis dans ses jardins comme décrit plus haut. Pour ceux qui possèdent en commun une ou plusieurs sources, le principe de distribution se pratique par un système de «vannes», placé en amont au sortir de la source, qui permet un partage équitable selon un temps d’heures d’écoulement de l’eau : il s’agit de trous que l’on ferme ou que l’on ouvre à des heures de la journée ou de la nuit, selon des normes convenues un peu comme dans le système des foggaras du Touat et du Gourara.

Les mosquées bénéficient aussi, sous forme de bien houbous, de ce système et reçoivent leur part d’eau (en termes de temps d’écoulement). C’est le cas de la mosquée de Sid El hadj laquelle, jusqu’au jour d’aujourd’hui, partage l’eau de Aïn Dir avec une famille et un jardin appelé Tlat. Le ksar était évidemment fortifié. Des pans du mur d’enceinte sont encore visibles par endroits. Comme cela se faisait dans toutes les casbahs fortifiées des villes d’Afrique du Nord, les portes étaient fermées à la tombée de la nuit et ouvertes à l’aube. Aujourd’hui, seule la porte dite «Bab Essouk» subsiste encore. Cependant, les gens de Kénadsa ne semblent pas avoir gardé en mémoire une quelconque peur de pillards ou d’attaque extérieure, la ville ayant toujours été respectée du fait du Saint homme Sidi M’Hamed et avant lui de son aïeul Sid El Hadj Ben Ahmed. Donc, le mur d’enceinte de la ville n’est que la marque de la limite qu’exige El horm islamique et une protection contre les bêtes sauvages. A suivre



* Anthropologue - Université d’Aix-en-Provence


3ème partie


«De toutes les confréries religieuses musulmanes qui se sont trouvées en contact avec les autorités françaises sur la frontière algéro-marocaine, la plus importante sans contredit, est celle de Sidi El Hadj M'hamed ben Bou Zian, connue sous le nom de confrérie des Ziyania».

Le fondateur de cette zaouïa, le cheikh susdit, est né à TAGHIT probablement vers 1062 h / 1651, dans le Ksar de Barrbi, au « pays » dit des « BENI GOUMI » dont sa mère était issue. Donc, comme le fait si bien remarquer A. MOUSSAOUI dans sa thèse citée supra (p.38), notre saint n'est pas originaire du DRAA comme se plaisent à le noter beaucoup d'auteurs mais bien de Kénadsa où vivait toute sa famille. Il perdit sa mère très jeune.

Son père s'étant remarié, sa marâtre ne fut pas tendre pour lui. Il mena une enfance difficile et solitaire. En fait, peu de temps après la mort de sa mère, il perdit aussi son père. Il ne pouvait certainement plus vivre avec sa marâtre.

Aussi, à peine pubère, il ira au ksar de ses ancêtres, c'est-à-dire à La'wina qui deviendra plus tard Kénadsa sous sa méchiakha (c'est-à-dire sous sa direction en tant que cheikh de sa propre zaouïa).

La tradition nous dit que « poussé par un appel mystérieux, il quitta son pays pour aller apprendre le Coran et s'adonner à l'étude ». Un de ses oncles paternels lui donna un peu d'argent pour le voyage en monnaie de l'époque (quelques mouzounat rachidia). Muni d'un maigre viatique, il partit pour le Tafilalet, plus exactement à Sijimassa, qui était à ce moment un brillant centre culturel. Là, il se retirera auprès d'un cheikh (maître) de grande réputation, qui l'accueillit et le protégea. Il s'agit du cheikh SIDI EMBAREK BEN AZZI. Auprès de celui-ci, le jeune M'hammed étudiera le Coran et toutes « les sciences » enseignées dans la médersa de son maître. Il ne tarda pas à devenir un brillant savant et un exégète hors pair du Saint Coran. La tradition nous dit encore qu'à ce niveau, il ne tardera pas à « obtenir l'illumination divine en même temps qu'il acquérait de solides connaissances dans les sciences religieuses et mystiques».

Puis il s'établira dans un des ksour de Sijilmassa, le ksar des Oulad Berdala « où il vécut de charité car sa famille ne lui envoyait absolument rien pour subvenir à ses besoins ». Sa manière de vivre, sa frugalité, son habillement (il était déjà en plein dans la tourmente du mysticisme soufi), sa dévotion, son ascétisme ont fait de lui le disciple préféré du Cheikh Sidi MBAREK BEN AZZI.

Au crépuscule de sa vie, le vénérable cheikh MBAREK fera des recommandations à sa famille et à ses disciples, pour qu'à sa mort, ses dernières ablutions et sa sépulture soient confiées à Sidi M'hamed. Par ces recommandations importantes, tout le monde aura compris que l'héritage spirituel de Sidi MBAREK BEN AZZI revenait désormais à Sidi M'hamed Ben Bouziane et, qu'à ce titre, l'élu possédait déjà ipso facto le sirr (le secret mystique) de son maître. Sidi MBAREK BEN AZZI appartenait à la Tariqa Ech-chadhoulia (voie mystique de Ech-chadhouli) : selon ladite tariqa, le sirr s'est transmis selon une chaîne précise et dans l'ordre chronologique, de l'Ange Gabriel au Prophète (QSSL), à Ali ben Abi Taleb, à Hassen El Basri, ainsi de suite. Dans cette selsela (chaîne), Sidi MBAREK était le 36ème cheikh. En transmettant le sirr à son disciple Sidi M'hamed B. BOUZIANE, celui-ci devient donc le 37ème cheikh de la chaîne.

Sidi MBAREK BEN AZZI étant mort, Sidi M'HAMMED B. ABI ZIYAN va accomplir sa mission funèbre à la lettre et même un peu plus. Après avoir lavé le corps du mort nous dit-on, il l'ensevelit lui-même dans le linceul. Après quoi, il but une partie de l'eau qui a servi à laver le corps du maître : ceci « pour imprégner sa propre chair des vertus de la baraka de la chair du défunt, comme le « sirr » de celui-ci avait imprégné son âme ». Puis, suivant les recommandations du disparu, il partit pour Fez afin d'approfondir son savoir religieux. C'est ainsi qu'il va se retrouver à la Medersa de Sidi MESBAH. Il fréquentera également la célèbre université des Qaraouiyine. Il recevra les enseignements des grands maîtres de son temps. Il va acquérir l'estime de tout le monde et se faire beaucoup d'amis parmi les enseignants les plus prestigieux. Avec certains d'entre eux, il gardera, pendant longtemps, des relations épistolaires assidues. Mais, dans ses rapports au quotidien, il aimait fréquenter surtout les humbles avec qui il lisait le Saint Coran et s'adonnait au dikr (les prières des soufis). Mais la ville bourgeoise de Fez ne correspondait pas à l'humilité du saint homme, d'autant plus que, nous disent ses hagiographes, « ses miracles et sa réputation qui ne finissaient de se propager, commençaient à faire ombrage au prince régnant à Fez, qui le lui fera sentir. Alors commencera pour lui une série de désagréables infortunes qu'il aura du mal à vivre. On l'accusa notamment de magie ». Aussi, décida-il de rentrer chez lui, à « La'wina » (la future Kénadsa).

Au pays de ses parents, sa réputation de saint homme l'avait déjà précédée. « Ce fut à ce moment que Dieu lui permit d'atteindre l'état suprême des Soufis. Les gens arrivèrent en foule de toutes parts, « de l'Orient et de l'Occident » pour solliciter sa bénédiction et ses bienfaits. Dans ces circonstances, il eut l'occasion d'accomplir de nombreux prodiges et ne tarda pas à être considéré comme un des personnages les plus considérables de son époque. Sa réputation de « pôle des Soufis » (qotb) était bien établie chez ses contemporains... » (A. COUR cf. supra).

Il se maria avec Lalla Oum Koultoum qui fut, pour lui, non seulement l'épouse idoine, ce modèle de vertu et de droiture, mais aussi son principal second dans l'entreprise de mise en place de la nouvelle institution : la zaouïa. Cette femme, avec qui il vécut vingt-cinq ans environ, lui donnera quatre garçons et cinq filles. L'établissement se consolidait. Sur le plan urbanistique, le ksar originel de l'oasis, la casbah, va connaître un prolongement dans le sens Ouest - Est. En effet, en continuation de cette casbah, Sidi M'hamed va construire sa propre mosquée, sa maison et sa « Khaloua », la demeure où il se livra à ses retraites spirituelles en solitaire. Désormais, l'ensemble des activités de la zaouïa va s'opérer dans cette zone, au détriment de celle constituée par la vieille mosquée de Sid El Hadj, un de ses ancêtres. Cependant, il prendra soin de rénover cette vieille mosquée qui sera la mosquée de la prière du Vendredi, le Jamaa el atiq. Néanmoins, tout le « mouvement urbanistique » du ksar va s'effectuer à partir de la nouvelle mosquée. Le ksar s'agrandit inexorablement. Il y aura un afflux de nouveaux habitants. Ces derniers vont être désignés par le vocable de « L'ffaga » c'est-à-dire « les gens d'en haut » pour ceux qui habitent la zone la plus ancienne, vont être appelés « T'hata » (les gens d'en bas). Les extensions urbanistiques et architecturales successives et spontanées vont se faire dans le sens indiqué précédemment et ce, en parallèle à la falaise de la « barga », mais dont le noyau central demeurera la nouvelle mosquée de la zaouïa naissante. Donc, aux maisons des familles kénadsiennes de vieille souches (d'en bas et d'en haut) viendront « s'accoler » les maisons des nouveaux venus que les kénadsiens « d'origine » appelleront humoristiquement et un peu par dérision les « béni malmoum » (les gens qui se sont assemblés, sous-entendu « autour d'eux »).

DE LA SAINTETE


Ne devient pas « un saint » qui veut. Selon la tradition, l'homme éligible à la sainteté doit posséder des prédispositions et des qualités supérieures, exceptionnelles et manifestes qui le différencient de ses congénères. Ces prédispositions se manifesteraient très tôt dans la vie du saint et ce, par des signes extérieurs prémonitoires remarquables dans le comportement et dans l'intelligence de l'homme, des qualités analogues à celles des prophètes. D'aucuns ajouteraient d'autres vertus, aptitudes et valeurs que seuls les soufis savent développer. Bien évidemment, le milieu d'extraction du saint, souvent nobiliaire et une ascendance qui le ferait remonter jusqu'au Prophète (QSSL) est un plus dans l'illumination de son aura qui associerait « Le Sharaf et la Sainteté ». Celle-ci ne se révélerait pas uniquement par la science ésotérique et exotérique (ilm el baatine oua ilm ed-dhahir) de l'homme, son ascétisme, les bienfaits et la baraka qu'il répand autour de lui, mais par les prodiges et autres miracles dont il se rend capable devant des difficultés exigeant une solution urgente, voire, face à des épreuves périlleuses. La vie de Sidi M'hamed aurait été jalonnée de ses prodiges, nous disent ses bio-hagiographes. Nous pourrions citer ceux des plus saillants que les dits hagiographes se plaisent à souligner. Ainsi, par exemple, pour la période où le saint était encore étudiant à Fez, pauvre et désargenté, il aurait fait couler à partir de son calame (plume de roseau) de l'huile pour l'éclairage et qui servait aussi à payer ses études: il fut accusé de magie (voir supra). Mais c'est à Kénadsa, après l'établissement de sa zaouïa où affluaient des foules de pieux visiteurs que les miracles du saint homme vont se multiplier. A. COUR nous donne une série de ces miracles page 374 et suivantes de la Revue du Monde musulman de novembre 1910, faisant référence au fameux manuscrit de « Taharat Al Anfas ouel Arrouah Al Djesmania fi ettariqa azziyania Ach-chadhoulia» : La purification des esprits et des pensées charnelles dans la voie de la confrérie des Ziyania-Ach-chadhoulia. Ainsi, notre saint aurait guéri un cul-de-jatte venu en ziara (quête de bienfaits et de bénédictions) auprès de lui. Il rendit l'ouïe à un sourd et fit parler un muet. Cela rappelle beaucoup les vertus prophétiques. Sidi M'Hammed aurait été souverainement puissant surtout contre les pillards, les bandits et autres coupeurs de route.

A. MOUSSAOUI qui abonde dans ce sens, nous dit, rappelant les écrits hagiographiques : « Sa puissance s'est surtout manifestée dans la réparation des torts. Depuis son lointain ksar saharien, il a veillé sur tous ceux qui l'ont imploré. Qu'ils soient en route vers la zaouïa ou établis à Kénadsa et ses alentours; qu'ils soient à Tlemcen, Fès, Meknès ou même du Caire, d'Espagne ou de La Mecque, BEN BOUZIYAN était là auprès d'eux quand ils l'invoquaient...

Les distances importaient peu à ce saint qui pouvait faire traverser à son disciple Abdallah At-Twaty, la distance du Caire à la Mecque en une heure ou faire voyager un autre disciple, Alhadj Ali El Qortobi, de Tlemcen à la Mecque, de Médine au Caire ou d'une Île vers Kénadsa en un moins de temps qu'il faut pour le dire. Tous ses miracles montrent le saint comme un souverain, dominant un espace où il fait la pluie et le beau temps, au sens propre comme au figuré ». (Thèse précitée p. 44).

Evidemment, nous sommes en plein dans l'extraordinaire. Quand bien même que ce don d'ubiquité qui permet à notre saint d'être partout en même temps, ici et ailleurs, à des distances inimaginables, en train de secourir des caravaniers en danger de mort, ou de faire traverser des distances époustouflantes « entre l'Occident et l'Orient » à des pèlerins en difficulté, ne relèverait que de la légende, force est de constater que cette puissance dissuasive prodigieuse avait doté la zaouïa de Kénadsa d'un pouvoir fabuleux qui assurera la protection de la ville et des caravanes. C'est ce qui assoira pour longtemps la réputation de la puissante institution politico-religieuse.

A telle enseigne que les chroniqueurs coloniaux vont qualifier cette zaouïa de: «Compagnie d'Assurance de Voyages».

En fait, ce serait plus que cela : nous assistons à la naissance d'un véritable «petit Etat» qui va faire date et dont ses puissants voisins vont en tenir compte et le solliciter dans leurs affaires. A suivre



A. COUR. Revue du Monde Musulman.

4ème ANNEE Novembre 1910. N° 10

Sur le mot « sirr » qui peut être traduit aussi par « dons mystiques » cf. IBN KHALDOUN, Prolégomènes III.

A. COUR Revue du Monde musulman

4ème ANNEE 1910 NOVEMBRE N° 11

Il aurait fait couler de l'huile de son calame (plume de roseau).


4ème partie


Pour une meilleure compréhension de cette période, il est peut-être nécessaire d'avoir une vison claire sur le contexte géopolitique voire administratif de la région à cette époque (fin du 16ème s. début du 17ème). Les voisins les plus puissants qui jouxtaient le « territoire » de Kénadsa étaient sans conteste, d'une part, au nord-est, la Régence Ottomane d'Alger dont le pouvoir s'exerçait sur le nord de l'Algérie et de la Tunisie et d'autre part, au nord-ouest, le Royaume du Maroc sous la monarchie alaouite, (le Sultan Moulay ISMAIL, était un contemporain de Sidi MHAMMED BEN BOUZIANE). Comme à l'époque, il n'y avait pas les frontières d'aujourd'hui, l'étendue territoriale d'un pays donné était limitée par les endroits où s'exerçait réellement son pouvoir, c'est-à-dire sur les villes, les villages et autres agglomérations qu'il pouvait diriger, administrer et contrôler à partir de sa capitale. Donc, il s'agissait d'un espace sociopolitique à géométrie variable, obéissant aux vicissitudes des guerres et des arrangements qui en résultaient.

Pour les dirigeants de la Régence ottomane, dont les activités étaient surtout tournées vers la mer, ces régions désertiques étaient trop éloignées, difficiles d'accès et présentaient de surcroît, trop de risques pour pouvoir les intéresser, d'autant plus que ces « gouverneurs » (Deys et autres Beys) devaient considérer « qu'il n'y avait pas grand-chose « à gratter » en ces contrées et que donc le jeu ne valait pas la chandelle ». Par contre, pour le Maroc qui tournait un peu le dos à la mer, le problème était différent puisque ce pays entretenait des rapports commerciaux assidus avec le « Soudan » et que par conséquent, ses caravanes devaient obligatoirement traverser les grands espaces désertiques. La zaouïa de Kénadsa (« état » indépendant) allait devenir pour ce pays une aubaine et un atout inespéré pour ses affaires commerciales et mêmes administratives. C'est là que ce rôle kénadsien de « Compagnie d'Assurance de Transports Internationale » va avoir toute sa signification. Nous verrons comment.

Au Maroc, l'Etat est appelé, encore de nos jours, du vocable de « Makhzen», ce qui est un peu l'équivalent chez nous de l'ex et défunt mot «Beylek». Comme cité plus haut, pour l'époque, la souveraineté du Sultan s'exerçait là où le « Makhzen » avait un réel pouvoir : ce territoire s'appelait « Ard El Makhzen » (la terre ou territoire du makhzen). Autrement dit, là où existait un semblant d'administration locale dépendant d'un pouvoir central (Le Sultan). Au-delà de cette limite, c'était « Ard Siba » c'est-à-dire des territoires sans maîtres, en quelque sorte des territoires « en déshérence » où ne s'exerce aucun pouvoir, cela portait aussi le nom de « Ard El Khaouf », (terre de la peur), ou « Ard El Harb », (terre de la guerre) c'est-à-dire, là où les conflits armés sont possibles à tout moment.

Sur ces territoires dits « ard siba » ou « Ard el Khaouf », le Maroc puissance avoisinante n'avait aucun pouvoir. D'ailleurs, à ce titre et soit dit en passant, on se demande par quelle alchimie abracadabrantesque, des partis politiques marocains revendiquent aujourd'hui certaines de ces régions notamment Kénadsa, Béchar, le Touat - Gourara etc. alors que ces régions à ces époques lointaines, n'appartenaient qu'à elles-mêmes, c'était pour les Marocains « ard siba ». Consacrées algériennes par la Révolution de Novembre et par le Droit international, elles sont donc à jamais et officiellement algériennes. Néanmoins, nous continuerons à les désigner par « ard elkhaouf » pour l'époque de « l'institutionnalisation » de la zaouïa de Kénadsa, établissement politico-religieux (vers 1700). Mais ces territoires n'étaient ni inhabités, ni vides et encore moins en déshérence. Loin s'en faut. En effet, ces territoires étaient « occupés » par certaines tribus nomades (nous verrons lesquelles) qui se considéraient chez elles. Elles exerçaient leurs propres lois et n'étaient soumises à aucun pouvoir d'aucune sorte, sauf celui plutôt moral de leurs chefs respectifs. Elles avaient aussi des égards, du respect envers les cheikhs des zaouïas (Kénadsa, Kerzaz). C'est un peu le même schéma que l'on retrouverait dans beaucoup de régions du Maghreb de cette époque. Et c'est peut-être ce qui poussa De Gaule à dire qu'ils (les Français) « ont trouvé une mosaïque de tribus ». Avec les habitants sédentaires des oasis (des paysans pour la plus part), ces tribus avaient généralement des rapports étroits de « clientélisme » qui consistaient en des clauses de protection contre les dangers extérieurs (razzias notamment). Pour cette protection, les oasiens devaient payer un « tribut » à leurs protecteurs dont le montant était fixé d'avance. Mais ces tribus « guerrières », quand elles ne se faisaient pas la guerre, vivaient relativement en paix selon des conventions et des codes tribaux dont les transgressions étaient des cas de « casus belli » à l'origine de conflits souvent meurtriers. Pour vivre en paix, et en l'absence de toutes structures étatiques, il fallait à ces tribus, qu'elles délimitent elles-mêmes les règles de vie applicables à tout le monde et déterminer avec précision les territoires sur lesquels chacune d'elles était en droit d'évoluer. En fait, ce fut une organisation de survit qui consistait en une adaptation culturelle d'abord au rigueur du climat et à une adoption d'une économie propre au désert. Trois espaces vitaux entraient pris en considération : d'une part, les oasis qui assuraient les subsistances en produits agricoles. Les oasis sont en effet des agglomérations humaines fixes, où tout un chacun avait le droit de posséder un où plusieurs biens à titre individuel (bien Melk) en matière de foncier ou autres, d'autre part, les zones de pacage ou terrains de parcours où l'on faisait paître les bêtes, associées à des zones d'épandage des oueds sur lesquels se pratiquait une agriculture saisonnière de céréales surtout : ces terres d'épandages des crues d'oueds étaient considérées comme des biens « Arch » et avaient donc un caractère de biens indivis. A la naissance de Kénadsa, qui va devenir un « ksar phare » dans la région Béchar - Saoura, les principales tribus nomades qui évoluaient sur cette aire géographique sont au nombre de quatre. Les Ouled Djérir qui vivaient (et y vivent encore) à Béchar pour la majorité, avaient leurs zones de pacage au nord de Béchar (Oum Chegag), à l'est, à Ben Zireg vers Béni-Ounif, à Oued Ennamous et à Zouzfana. Ils pratiquaient également la transhumance sur le Djebel Grouz (nord-est de Béchar). Ils avaient leurs zones céréalières sur les épandages de Oued Zouzfana. Au sud-ouest de Béchar, vivait la tribu des Doui Ménia, de loin la plus importante tribu en nombre. Les membres de cette tribu ont pour « capitale » traditionnelle Abadla où bon nombre vit toujours. Ils avaient pour zone de pacage toute la vallée du Guir, où ils pratiquaient également l'agriculture des céréales sur les abords de cet oued que nous avons vu très important. Mais les zones géographiques « économiques » et de « déplacement » des Doui Ménia sont loin de se limiter aux seules zones que nous venons de citer. On peut dire qu'ils n'avaient pratiquement aucune de limites précises dans leur espace d'évolution. On les retrouvent d'ailleurs majoritaires à Kénadsa où le Arch des Ouled Bel Guiz a fait souche de vieille date. Ils avaient des rapports commerciaux et des échanges étroits avec les métropoles sahariennes de l'époque. Ils allaient commercer très loin vers l'Ouest au pays des Réguibat, l'actuel Sahara occidental, et aussi avec le sud du Maroc, surtout avec le Tafilalet. Pour mettre en exergue l'importance de leur nombre, les Doui Menia se définissent par cette formule numérique obscure : « nous sommes 5 X 5 et le 1/6ème c'est Ouled Djérir ». Entendent-ils par là qu'ils sont 5 archs que multiplient 5 soit au total 25 archs et que les Ouled Djérir ne représenteraient que le 1/6 de 25 ?

Si ces informations ont quelques intérêts, elles nous donnent au moins une idée de la composante humaine de la région, à la proximité immédiate de la zaouïa naissante de Kénadsa, car ces tribus vont être à la fois ses approvisionneurs, ses défenseurs et son « bras séculier » à l'occasion. Les Doui Ménia et les Ouled Djérir, malgré les disproportions de leurs nombres, ont toujours vécu en parfaite intelligence et entretenu des rapports de bon voisinage, de fraternité, voire d'alliance par la voie des mariages. En fait, ils avaient conclu de tout temps un pacte confédératif d'auto-défense. Et on peut dire que, de mémoire d'homme, jamais il n'y eut de guerre entre eux. Néanmoins, une quelque opinion tenace leur prête « certaines rivalités traditionnelles » souvent exagérées, voire malveillantes. Plus tard, pour faire face à la colonisation, ces deux tribus vont conclure le fameux pacte donnant naissance à la confédération dite « ZEGHDOU » du nom d'un petit ksar près du Draa, en territoire algérien où ce pacte fut conclu, et ce, avec une troisième tribu celle des Béni-Guil, que l'on dit aussi importants en nombre que celles des Doui Menia. Les Béni-Guil vivent sur les confins de l'Atlas saharien. Ainsi, au hasard du tracé de la frontière algéro-marocaine, ils se sont retrouvés du côté marocain et sont donc devenus marocains. Peut-être que si leur avis avait été sollicité, ils seraient actuellement algériens ! La quatrième tribu qui nous intéresse est celle des Renanma ou Ghenanma. Les Ghannamis ont toujours vécu dans la vallée de la Saoura à partir de Béni-Abbès jusqu'à Talmine à la frontière de l'actuelle wilaya d'Adrar. Ils auraient eu pour capitale traditionnelle El-Ouata, entre Béni-Abbès et Kerzaz.

La ville de Kénadsa va exercer un pouvoir spirituel et moral sans partage sur ces grands espaces. Le développement du commerce caravanier dans le sens nord-sud et sud-nord, va permettre à la ville de prendre de l'extension et vivre une prospérité inégalée dans le Sahara de l'ouest. Le Cheikh de la zaouïa va exercer petit à petit un pouvoir bicéphale : spirituel et civil. Quoique ne possédant pas d'armée, le puissant pouvoir « de malédiction » de la zaouïa était très craint par les écumeurs de routes, qui pouvaient être « atteints dans leur chair, dans leurs biens, dans leurs familles et leurs enfants là où ils se trouvent, s'ils osaient s'attaquer à une caravane accompagnée par un guide de la zaouïa, qui souvent était porteur d'un sauf-conduit portant le sceau du Cheikh. Donc la bienfaisance de la baraka du Cheikh Sidi Mhamed Ben Bouziane était recherchée et sollicitée. Par contre, sa malédiction et le pouvoir de ses imprécations étaient très craints et exerçaient un pouvoir dissuasif et de l'effroi. Ce pouvoir-là, remplaçait toutes les armées du monde. Petit à petit, le Cheikh de Kénadsa était devenu « un prince régnant » et ce, subrepticement, sommes-nous tentés de dire. Le pouvoir théologique était doublé désormais d'un pouvoir séculier. Ce qui, d'ailleurs, était inévitable dans la mesure où la ville avait une population importante qui exigeait une certaine gestion. Les habitants de Kénadsa, devenus « sujets », se sont habitués naturellement au pouvoir de leur cheikh qui prendra le titre de « SAYED » (Seigneur) : un protocole des réceptions fut institué, une organisation des festivités publiques aussi. On institua le cérémonial de la « JALALA ». Ce cérémonial consistait à chaque apparition publique du SAYED de l'accompagner par un coeur répétant à haute voie la formule : « Allah al Aziz ya Rabbi » (Dieu le Bien-aimé ô Monseigneur). On ne pouvait plus s'approcher normalement « du prince » sans une raison très valable. Il faut se faire annoncer et attendre d'être reçu en ayant de bons motifs pour l'entrevue. Sur le plan de la vie civile, le Cheikh administrait la cité. Un pouvoir judiciaire est instauré. Le Sayed rendait la justice à travers les cadis qu'il nommait officiellement et faisait exécuter les sentences rendues par lesdits magistrats. En cas de divergences d'interprétation du droit musulman, les oulémas de la ville étaient consultés. Ils se concertaient pour décréter la fatwa idoine qui devenait, dès lors, applicable et que personne ne contestait. Ces savants étaient nombreux du fait que Kénadsa abritait une « université » théologique à l'instar de celles de Fez et de Tunis, mais à une échelle plus réduite. D'ailleurs, il était de coutume kénadsienne, que les étudiants qui désiraient parfaire leurs études se dirigeaient traditionnellement vers ces deux villes maghrébines précitées.

Nous avons vu que le Cheikh n'avait pas d'armée ni de police. Cependant, en cas de menace imminente sur Kénadsa, le Cheikh faisait promptement appel aux tribus citées plus haut qui se mettaient immédiatement à son service et sur le pied de guerre, notamment la tribu des Doui Mania, dont nous avons vu plus haut qu'elle disposait de tout un « arch » sur place, à Kénadsa même : les Ouled Bel Guiz. En cas de grand danger, Abdadla est alertée et les Ouled Djérir de Béchar à quelques encablures de Kénadsa, l'étaient aussi. Ceci était quand même assez rare. Car, non seulement que les éventuels agresseurs étaient dissuadés par ces « forces » que le Cheikh pouvait mobiliser très rapidement, mais sa seule force spirituelle constituait une arme « de destruction massive » et donc de dissuasion. Cependant, il est vrai que certains cheikhs de la lignée, s'étaient dotés d'une petite garde « prétorienne » composée essentiellement de leurs esclaves personnels. Mais c'était plus une garde de cérémonie qu'autre chose. Ses « agents » servaient surtout d'ordonnance et de domestique au cheikh. Cependant, certains avaient de réelles fonctions. Ainsi, s'il arrivait que le « prince » veuille convoquer quelqu'un, c'est à l'un de ces « gardes » qu'il ordonne d'aller le chercher. Si l'interpellé s'avère récalcitrant, le cheikh envoie deux, trois, quatre esclaves pour le faire venir de force. La « contrainte par corps », les emprisonnements pour divers larcins ou délits étaient également pratiqués.

La tradition nous dit que Kénadsa a connu son apogée sous le règne de ABI MADYAN ETH-THANI, « le deuxième du nom » (1825-1852). Son prestige, sa notoriété, l'étendue et la quantité de ses propriétés, de ses biens matériels, la dynamique de ses représentations dans tout le Maghreb, au Moyen-Orient et même dans les pays dits du « Soudan » (Afrique subsaharienne), ont fait de lui une véritable puissance. Evidemment, cette grande notoriété finit par faire ombrage au Sultan du Maroc, qui ne tarda pas à le faire savoir à Kénadsa. Aussitôt, le Cheikh de Kénadsa, sentant la menace qui pesait sur son petit empire, dépêcha auprès du souverain marocain, une délégation en ambassade, composée de notables de la ville, avec des présents de valeur et une lettre où le Cheikh faisait don au Sultan, d'une partie importante de ses propriétés se trouvant dans le sud du Maroc. Ce « somptueux cadeau » inattendu et la courtoisie de « l'ambassade kénadsienne » calma les appréhensions du alaouite, qui s'aperçut que « Le Prince de Kénadsa » était plus préoccupé par « les transactions commerciales » que par des velléités de pouvoir hégémonique ». Les bons rapports qui ont existé entre Kénadsa et la monarchie alaouite ont fait de Kénadsa un partenaire de choix dans les affaires d'Etat. Ainsi, le souverain marocain sollicitait-il les cheikhs de Kénadsa pour intervenir dans les conflits qui éclataient entre les tribus de l'Atlas pour agir et trouver des solutions de paix. Ainsi, Kénadsa continua à prospérer et à faire des affaires avec ses voisins et affiliés jusqu'à l'arrivée des Français, qui vont mettre fin à un établissement humain des plus originaux dans une région désertique réputée pour être des plus hostiles. Cet équilibre de plusieurs siècles entre la nature et les hommes va être rompu de façon brutale.



LA COLONISATION 5ème partie

A l'arrivée des Français en 1903, Kénadsa était encore une ville prospère : sa zaouïa rayonnait sur un territoire qui pouvait dépasser les mille kilomètres à la ronde. Elle avait ses ramifications dans tout le Maghreb septentrional : ses principaux affiliés se trouvaient sur un rayon qui allait d'Alger à Rabat : dans cet « éventail » il faut inclure tout le Maghreb central et occidental y compris bien sûr le Sahara dans sa partie qui va de Marrakech jusqu'au fin fond du Touat en Algérie. Dans un écrit sur cette confrérie datant de 1920 (Imprimerie Orientale FONTANA Frères, ALGER), Marthe et Edmond GOUVION nous disent avoir visité à TRIPOLI (Libye), une zaouïa à la dévotion du Cheikh Sidi Mhamed Ben Bouziane de Kénadsa.

Nous avons vu que Kénadsa jouait un rôle charnière et de carrefour entre l'Afrique du Nord et celle subsaharienne. Par le nombre considérable de pèlerins qui affluaient vers sa zaouïa, elle était aussi appelée « petite Mecque ». Par ailleurs, les commerçants qui pratiquaient le négoce de toute sorte, ne pouvaient traverser son territoire sans une escale (obligée) à la zaouïa et surtout sans une visite au mausolée du Saint Patron de la ville, pour quêter non pas seulement la protection de leur négoce mais solliciter aussi sa baraka pour leur propre personne, pour leurs enfants et leur famille. Les caravaniers venaient solliciter un écrit comportant le sceau du Cheikh « en règne ». En effet, cet axe que les historiens désignaient par « route de l'or » était infesté de brigands.

Il s'agissait de traverser d'immenses territoires qui n'étaient pas du tout sécurisés «ard elkhaouf». Les caravanes allaient donc de Sijlmassa jusqu'au fin fond de l'Afrique occidentale que l'on appelait alors «Essoudane» (le Soudan) qui comprenait notamment le royaume du Mali, l'actuel Sénégal, les Guinées, le Ghana, le Niger, le Nigeria etc. A ce titre, Kénadsa n'était pas seulement un grand marché de l'or et de l'ivoire, de plumes d'autruche, d'encens et de tissus, mais aussi peut-être le plus grand marché d'esclaves de la région. Néanmoins, faut-il préciser : les esclaves n'étaient pas forcément tous (et toutes) d'origine africaine noire, mais d'origines raciales les plus diverses. Et il ne serait pas tabou de dire que c'était pour l'époque un négoce florissant.

La communauté juive de Kénadsa était de vieille souche. D'aucuns pensent qu'elle serait originaire du Touat, chassée de TAMENTIT par Abdelkarim ELMAGHILI, vers 1200 du calendrier grégorien. A Kénadsa, elle avait son propre quartier, «le mellah». Cette communauté pratiquait le travail de l'or et de l'argent, la bijouterie, le travail du bois (menuiserie, ébénisterie, faux plafonds), le commerce des tissus, celui des épices etc.

Les riches commerçants juifs ne se distinguaient en rien de leurs homologues musulmans ni par leurs habits ni par leur mode de vie, ni par leur parler, étant de « purs juifs arabes ». D'ailleurs, il était difficile à non kénadsien de distinguer qui était juif de qui ne l'était pas. Les juifs fabriquaient aussi des alcools divers, de l'eau-de-vie (boukha, mahia, vin de palme...) dont certains musulmans ne se privaient point en cachette. Kénadsa avait également ses forges où l'on fabriquait des armes, des fusils à poudre, des épées et des lances, des ustensiles domestiques et des outils de toute sorte. Elle avait aussi ses potiers, ses vanniers, ses tisserands...




LES MILITAIRES FRANÇAIS ET LA RESISTANCE LOCALE




L'histoire de la résistance du Sud-Ouest algérien à la colonisation reste encore à écrire par les spécialistes de l'histoire.

En effet, ce modeste écrit de presse n'a pas la prétention de suppléer à cette importante autant que passionnante mission. Il s'agit ici, seulement de lever un bout de voile sur cette histoire. La France, comme tout le monde sait, est entrée en Algérie en 1830. Les Algériens ne l'ont pas reçue «avec du lait et des datte

Commentaires

Merci Mr AZZIZI Comme à chaque fois ça fait plaisir de lire vos contributions sur la région

Écrit par : Abdennour | 07/02/2009

Natif de Béni Saf,j'ai vécu à Kénadsa de1941(j'avais 3ans)à1958.Mon père était mineur.Je désespère de trouver une explication aux faits suivants:adolescents lors de nos escapades à la barga nous trouvions fréquemment à fleur de sable,des balles de fusils en grande partie déformées par l'impacte sur les rochers.Quelques années après en visite au musée d'Oran mon attention a été attirée par un crochet métallique prolongé par un manche en bois.Un panneau indiquait:crochet ayant servi à ramasser les morts lors de la guerre à Kénadsa!! y aurait il un rapport de cause à effet?

Écrit par : Palomas | 12/05/2009

نشكركم على كل شيى قدمتموه الى المشاهد و اتمن لكم التوفيق

Écrit par : benguerba tayeb | 24/10/2009

نشكركم على كل شيى قدمتموه الى المشاهد و اتمن لكم التوفيق

Écrit par : benguerba tayeb | 24/10/2009

نشكرك على كل هذه كل المعلومات على بلديتنا الحبيبة القنادسة التى لها تاريخ عميق جيدا و مايحمله من اسرار تلك البلدية القديمة

Écrit par : ch.belkheir | 23/08/2010

slt , et merci d avoir fait bouger les fibres de la sensation pour ceux qui ont leur souvenirs d enfance attachés a cette ville
de culture , vs etes vraiment la personne a qui on tiens beaucoup pour que l hitoire reste agravée au fond de chacun de nous Kenadsiens.

Écrit par : l. djebbar | 07/01/2011

Bonjour.
Votre article est vraiment intéressant. Vous avez réussi à donner au lecteur l'essentiel de l'histoire be Béchar. J'ai passé quelques années dans cette magnifique région (2000-2006) et son passé historique m'a vraiment impressionne.Est-il possible de me procurer quelques photos relatant la mine de charbon ?
Merci

Écrit par : Larab Farid | 26/07/2012

Mon Père né à Kénadsa le 15 Fevrier 1904 de Khalifa Bachir Ben Larbi et de Djilali Archaben a quitté sa famille et le Maroc très jeune.Il a rejoint la France et a rencontré ma Mère née en 1905 à La Rochelle France.De cette union est né quatre enfants. Mon Père et ma Mère sont décedés sans nous donner d'information sur leur enfance. J'ai 83 ans et mes enfants et petits enfants me supplient de ne pas faire la même erreur et veulent connaitre leurs origine.Auriez vous la possibilité de me donner d'autres informations sur Kénadsa et surtout comment elle devenue Algérienne.Avec mes remerciements Salutations Distingués J Khalifa

Écrit par : KhalifaBenBcherJacques | 10/02/2013

En lisant tous les articles, sur kenadsa, j'ai l'impression qu'elle appartient à certains et à certains "non ".En effet la ville de kenadsa est formée de plusieurs tribus et que chaque citoyens fait partie de ce tissage.Avec tout le respect, que j'ai pour les historiens du bled, il faut toujours penser à tous les cotés de l'histoire et surtout ne pas oublier de dire, qu'en 2013, il y a une certaine continuité de l'esclavage (meme minime).Nous sommes tous des algériens et avons tous les memes droits.Merci pour la publication........................

Écrit par : kenadsa | 04/03/2013

Kenadsa va de mal en pis
Lorsque la valeur abandonnée Points ......!!!
Enfreindre les règles et les systèmes administratifs ...!!!
Départ et inattentif indigène ...!!!
Dommage de perte Kenadsa au sens habituel.

Écrit par : Abdelhalim | 15/04/2013

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